Quel est le niveau d’intervention de l’État dans la R&D ?

Selon les principes de l’économie publique, l’État devrait intervenir pour que les dépenses de R&D atteignent un niveau socialement optimal, où le coût marginal pour la société correspond aux bénéfices sociaux marginaux. La détermination du niveau d’intervention de l’État nécessite des estima- tions empiriques, en particulier sur les taux de retour, privés et sociaux, des dépenses en R&D.

Les taux de retour privés de la R&D : la façon la plus répandue de mettre en parallèle les coûts et les bénéfices des dépenses de R&D en termes de croissance est de mesurer les taux de retour, ou encore l’élasticité de la pro- duction aux dépenses de R&D. Sur ce point, une littérature considérable existe, qui exploite la variabilité statistique entre pays, périodes, secteurs, ou entreprises. Il convient alors de distinguer le taux de retour privé de la R&D de son taux de retour social.

La plupart des travaux qui mesurent les taux de retour des investisse- ments en R&D trouvent des taux de retour privés élevés. Les études empiri- ques les plus complètes suggèrent un taux de retour de la R&D privée de l’ordre de 10 à 15 %. Il atteint 30 % dans certaines études (Hall, 1996). Comment expliquer alors un investissement privé en R&D faible, par exemple dans des pays comme la France, si les taux de retour sont si élevés ?

Les explications avancées sont multiples :

  • l’aversion des entreprises au risque, en particulier des Un taux de retour moyen élevé ne suffira pas à susciter l’investissement, si, comme c’est le cas dans certains secteurs, seul un infime pourcentage des recher- ches donne lieu à une exploitation commerciale ;
  • le temps de latence est parfois très long, peu compatible avec les exi- gences du marché et celles de l’actionnariat ;
  • il faut que la propriété de l’innovation soit bien définie pour que l’investisseur en R&D récolte les fruits de ses dépenses, mais aussi que les différents mécanismes de propriété intellectuelle fonctionnent bien et avec des coûts réduits.

Le taux de retour social de la R&D: les taux de retour sociaux, qui tiennent compte des externalités positives, des effets de spillover (ou de diffusion), sont jugés sans ambiguïté plus élevés que les taux de retour privés (Griliches, 1998). Les études empiriques trouvent des taux de rendement très élevés, en général de l’ordre de 25-30 %, mais ils peuvent être supérieurs si l’on consi- dère des mesures plus larges des bénéfices (Salter et Martin, 2001).

 

  1. Les mesures empiriques des taux de retour de la R&D des entreprises

La littérature empirique sur les effets de la R&D des entreprises repose gé- néralement sur des travaux dans lesquels les performances des entreprises sont régressées sur divers facteurs (intensité capitalistique, système d’incitation in- terne, etc.) parmi lesquels les dépenses de R&D. Cette littérature conclut que l’investissement en connaissances à travers la R&D privée a un impact signifi- catif sur la croissance (de même que le système de rémunération au mérite et l’organisation interne des entreprises). C’est la conclusion à laquelle arrivent des travaux de synthèse tels que OCDE (2004) ou Freeman (2003).

Les travaux sur des échantillons d’entreprises mettent en évidence des effets de spillover importants. Par exemple, les travaux de Jones et Williams (1998) sur les externalités de la R&D privée soulignent l’ampleur des exter- nalités entre entreprises (la recherche des entreprises est utile aux industries d’aval en particulier). Si les taux de retour à l’entreprise qui effectue de la R&D sont souvent de l’ordre de 17 à 25 % (en tenant compte des externali- tés), le taux social de retour sur la R&D des entreprises serait de l’ordre de 80 à 100 %.

Ces chiffres sont-ils réalistes et adaptés au cas de la France ? Il est vrai que la plupart des études portent sur des échantillons américains. Néan- moins, dans la mesure où ce pays est en général sur la « frontière technolo- gique », on peut penser que les retours sur les investissements en R&D, qui permettent une assimilation de la recherche de pointe, sont plutôt plus élevés ailleurs. Griffith et al. (2000) trouvent des taux de retour social de 55 % pour la France contre 42 % pour les États-Unis, la différence s’expliquant par la situation de « suiveur » de la France, qui bénéficie donc de spillover interna- tionaux et peut ainsi « absorber » de l’innovation américaine.

 

Des taux de retour sociaux aussi élevés justifieraient des investissements élevés dans la recherche, mais aussi que l’État intervienne pour encourager les dépenses de R&D au-delà du niveau atteint par les seuls mécanismes de marché. Néanmoins, la détermination du niveau optimal de R&D pour la société reste fragile. La nécessité d’accroître les dépenses est même contestée par certains travaux. Ainsi, Comin (2002) pense que les travaux classiques sur l’effet de la R&D sur la croissance attribuent abusivement aux dépenses de R&D des effets analogues aux pratiques managériales et organisationnelles, ou encore à l’accumulation de connaissance exogène à la R&D (learning by doing). Le taux de retour de la R&D serait en fait faible. Les investissements en R&D ne seraient, selon lui, pas responsables d’une part importante de la croissance de la productivité aux États-Unis et, globalement, il n’y aurait pas sous-investissement en R&D par rapport au niveau socialement désirable aux États-Unis.

Quelles conclusions pratiques tirer de ces calculs ? Sur le plan empirique, on trouve nombre de travaux qui concluent à des taux de retour très élevés, en particulier si l’on considère les taux de retour sociaux. Ceci accréditerait la thèse qu’il est nécessaire que l’État intervienne pour accroître, directement ou indirectement, les dépenses de R&D. Si l’on prend, par hypothèse, un taux de retour privé de l’ordre de 15 % pour la R&D et un taux social de 30 % (ce qui semble conservateur au vu des résultats précédents, mais intègre pour partie la critique de Comin, 2002), sous l’hypothèse qu’il existe un gradient de projets dont le taux de retour décroît selon un taux uniforme, l’action optimale de l’État serait d’amener à doubler les dépenses de R&D par rapport à ce qu’effectue le secteur privé. C’est plus ou moins la situation française, où, directement et indirectement, l’État finance près de la moitié de la R&D.

Le benchmarking suggère que l’effort actuel de R&D privé est insuffisant en France, au regard des taux de retour observés dans la plupart des pays, qui ont pourtant un effort de R&D privé supérieur. Le niveau de R&D public se situe, lui, dans la moyenne mondiale. Globalement, si la France est dans la moyenne européenne, c’est du fait de pays qui sont encore dans une phase de rattrapage technologique (Barré et Paillard, 2003 et Aghion et Cohen, 2004). Les mesures du taux de retour des dépenses de R&D publique sont moins convaincantes que celles de la R&D privée. Pour partie, cela vient du fait que la recherche publique se concentre sur des connaissances qui sont plus difficiles à mesurer et dont les effets se font sentir à plus long terme. Il est donc difficile de dire, en l’état actuel des connaissances, si un accroissement des dépenses de R&D publique est légitime en rapport au PIB, étant entendu que l’effort relatif doit être maintenu, ce qui implique des accroissements en termes absolus.