Quels sont les atouts et défis de la France dans la mondialisation ?

Depuis plusieurs années la France perd des parts de marché au niveau mondial au profit d’autres pays industrialisés, notamment l’Allemagne, et elle croît également moins vite que plusieurs autres pays de l’OCDE. Cette tendance est-elle inexorable ? Que pouvons-nous faire pour inverser la ten- dance ?

La tendance n’est pas inexorable car la France dispose d’atouts dans la mondialisation

En termes de capital humain, la France se distingue par la qualité de sa main d’œuvre et de son savoir-faire ; par la qualité de ses ingénieurs et techniciens ; par la qualité de ses chercheurs notamment dans les sciences (mathématiques, physique, chimie, médecine, biologie).

En termes sectoriels(1), la France a (partiellement) réussi à se maintenir dans les transports, l’aéronautique et l’énergie, mais a laissé son avantage comparatif s’éroder dans le secteur des technologies de l’information (au profit de pays comme l’Inde et les États-Unis), les biotechnologies (au profit des États-Unis et du Royaume-Uni), bien qu’ayant maintenu son standing international dans les sciences fondamentales correspondantes.

 

La France s’est emparée plus tôt que d’autres de l’enjeu climatique, elle

a été confortée dans ses choix énergétiques par la nécessité de limiter l’émis- sion de gaz à effet de serre. Les développements de filières nucléaires des 2e et 3e générations la mettent en bonne position pour bénéficier d’une re- lance dans le nucléaire.

 

Deux types d’explications complémentaires au déclin relatif de la France

    • Nos choix industriels

La France a abandonné le haut de gamme dans différents secteurs, comme en atteste la faiblesse de ses investissements en R&D dans ces secteurs par comparaison avec les mêmes secteurs aux États-Unis et dans d’autres pays de l’OCDE. La note Bruegel d’Aghion(2) (2006) montre en effet une corrélation fortement positive entre investissement en R&D dans un secteur et la proximité de ce secteur à la frontière technologique (mesu- rée par le rapport entre la productivité de ce secteur en France et dans le pays où sa productivité est la plus élevée)(3) ; nos secteurs productifs se trouvent ainsi pris en tenaille entre leurs homologues américains, plus avan- cés, et de nouveaux concurrents dans les pays émergents(4).

Davantage industrialisée que des pays comme le Royaume-Uni, la France a davantage souffert du mouvement général de déclin de l’industrie au pro- fit des services, et en particulier elle a laissé le Royaume-Uni acquérir une totale suprématie dans le secteur financier, lequel attire un nombre croissant de nos mathématiciens français.

La France n’a pas su répondre suffisamment à l’accélération de la de- mande provenant des pays asiatiques à forte croissance, en particulier la Chine et l’Inde ; ses exportations demeurent largement cantonnées à ses marchés traditionnels notamment européens.

Des institutions économiques dépassées

La France sous-investit en enseignement supérieur, et ses universités souffrent d’un manque d’autonomie et de concurrence, à la fois dans le choix de leurs professeurs et dans la sélection des étudiants.

La France souffre de l’absence de passerelles entre recherche fonda- mentale et recherche industrielle : trop peu de venture capitalists, de busi- ness angels (600 seulement en France contre près de 60 000 au Royaume- Uni), et faiblesse de structures dites d’incubation où interagissent chercheurs universitaires, entreprises innovantes et juristes commerciaux.

Un système financier (banque, marchés boursiers, venture capitalists…) encore trop sous-développé et par conséquent inapte a financer des activi- tés plus innovantes au sein des entreprises existantes et à favoriser pleine- ment l’entrée et la croissance de nouvelles firmes.

Un marché du travail et un marché des produits encore trop rigides. Une dette publique excessive et des politiques macroéconomiques (fiscales et monétaires) insuffisamment contra-cycliques, c’est-à-dire qui n’aident pas les entreprises suffisamment en périodes de récessions et par conséquent ne les incite pas à s’engager dans des investissements tels que la R&D qui nécessitent d’être maintenus dans le long terme pour être profitables(5).

En particulier les premier, quatrième et cinquième éléments, apparais- sent très clairement comme ayant un impact significatif sur la croissance potentielle de la France dans les régressions de panel multi-pays effectuées pour un prochain rapport CAE de Aghion, Cette, Cohen et Pisani-Ferry sur les déterminants de la croissance française(6).

Que faire pour mieux mettre nos atouts en valeur et ainsi mieux profiter de la mondialisation ?

  • L’approche colbertiste des Trente glorieuses

Au cours des Trente glorieuses la France a défendu un modèle colbertiste de politique industrielle, où les aides de l’État servaient de levier principal au progrès technique et où tout procédait de manière ‘top down’. C’est grâce à l’intervention de l’État que nous avons acquis des positions dominantes dans les secteurs de transports, de l’armement, de l’énergie notamment nucléaire, des services informatiques et les télécommunications. Cependant ce modèle ne peut être préservé tel quel dans le contexte actuel caractérisé par un haut degré d’ouverture économique (notamment avec la mise en place du marché unique européen et la libéralisation des mouvements de capitaux) et où l’innovation est devenue le principal moteur de la croissance (et non plus l’accumulation de facteurs de production ou l’imitation techno- logique).

 

  • Pour une nouvelle approche

L’approche colbertiste doit faire place à une démarche qui articule bottom- up et top down, politiques non ciblées et interventions industrielles ciblées.

Les politiques bottom-up (ou non ciblées) découlent de notre discussion précédente : davantage d’investissement dans la recherche fondamentale et l’enseignement supérieur et une réorganisation de notre système univer- sitaire ; un gros effort dans le développement du secteur financier avec en particulier le développement du capital-risque, des incubateurs et des busi- ness angels pour faciliter l’interface entre recherche fondamentale et ap- plications industrielles ; ouverture maximale du capital à l’investissement étranger direct ; une flexibilisation des marchés du travail et des produits, accompagnée de politiques macroéconomiques plus contra-cycliques et d’une réduction de la dette publique ; une réforme fiscale qui encourage l’investis- sement tout en permettant de contenir la dette publique et en même temps de financer l’éducation supérieure et la mise en œuvre des réformes struc- turelles, notamment la flexibilisation du marché du travail.

Les politiques top-down : celles-ci se justifient en particulier dans les activités qui requièrent de gros coûts fixes (sunk costs), qui nécessitent la coordination entre plusieurs agents économiques (autrement dit, génèrent des externalités), et qui utilisent nos principaux atouts. Cela s’applique en particulier au secteur des transports, des armements (gros coûts fixes, com- plémentarités d’investissements entre différentes parties, et où nos ingé- nieurs et techniciens ont un avantage comparatif). Mais cela s’applique éga- lement au secteur de l’énergie (avec maintenant la priorité donnée aux éner- gies qui économisent en émission de CO2) et à celui de la santé et des biotechnologies où nous devons et pouvons rétablir notre position de pays à la frontière. L’intervention top down doit permettre à ces trois secteurs de se rapprocher de la frontière technologique mondiale, sans pour autant porter atteinte à la concurrence qui est elle-même génératrice d’innovations et de croissance économique. Une fois rapprochés de leurs frontières respec- tives, ces différents secteurs prendront le relais en investissant eux-mêmes davantage en R&D pour peu que la politique macroéconomique au sein de la zone euro ne les en dissuade pas.